Pionnière prise par le doute

  • Par franck171
  • Le lundi, 27 Octobre 2014
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Préambule

Je vous propose de découvrir le témoignage d’une jeune femme, témoin de Jéhovah, qui après avoir appris le chinois et contacté les immigrants dans la ville de Vancouver (Canada) est partie pour Taïwan et la République populaire de Chine. Elle y a séjourné 6 années en tout. Au cours de son séjour en Chine continentale elle a découvert la liberté de penser alors qu’elle conduisait une étude de la Bible. Ce qu’elle n’avait jamais connu auparavant. Découvrez la suite dans son récit passionnant.

Ce qui m’a touché dans le témoignage d’Amber c’est la pudeur dont elle recouvre ses sentiments et certainement ses désillusions.

AMBER SCORAH

QUITTER LES TÉMOINS

UN PRÉDICATEUR RETROUVE SA LIBERTÉ DE PENSER SOUS LE RÉGIME TOTALITAIRE CHINOIS

Les anciens m’ont demandé de les rencontrer au Starbucks Coffee à Nanjing Road, dans le centre de Shanghai. Comme pour marquer un changement la brume régnant habituellement a fait place au soleil ce jour-là. Quand je suis arrivée, j’ai été accueilli par les frères Steven et Richard. Ils m’avaient déjà commandé un café glacé. La glace avait en partie fondue. J’ai remué la boisson avec une paille.

Frère Steven a commencé.

« Amber, nous voulions te rencontrer, aujourd’hui, afin d’éclaircir certaines déclarations qui nous ont été rapportées. » Il s’est éclairci la gorge. Les yeux de frère Richard regardaient derrière-moi. « Nous avons voulu te rencontrer pour t’encourager et t’apporter l’aide dont tu pourrais avoir besoin. S’il te plait ne sois pas stressée. »

Le soleil brillait sur mon visage, à la manière d’une lampe utilisée pendant un interrogatoire.

« Tu sais sans doute à quelles conversations nous faisons allusion ? »

Il faisait allusion aux conversations que j’avais eues avec Jean, une jeune enseignante chinoise, qui étudiait la Bible en ma compagnie. N’ayant jamais été capable de bien mentir, je leur ai dit la vérité. Jean était en plein questionnement, légèrement confuse. Mais selon mon ressenti c’était la meilleure façon d’agir avec elle : lui expliquer certaines choses.

« Oui, bien sûr », a déclaré frère Steven. « Maintenant peux-tu, s’il te plait nous expliquer exactement ce qui s’est passé. »

Assis devant notre tasse de café, nous ressemblons aux nombreux expatriés vivants dans la région de Shanghai. Ce n’était qu’une impression. Nous sommes témoins de Jéhovah. Chacun d’entre nous, à son arrivée en Chine avait des sacs remplis de publications de la Watchtower emballées dans du papier cadeau ou cachées à l’intérieur de chaussettes, dans le but de convertir les Chinois à notre foi. Nous savions que de nombreux témoins avaient été suivis, observés, parfois arrêtés et déportés par les autorités chinoises. Tous les trois nous étions des criminels aux yeux du gouvernement chinois. Cependant, un seul d’entre nous passait pour un criminel aux yeux des anciens, de la congrégation. La rencontre au Starbucks Coffee risquait de se traduire par un autre type de déportation mettant une fin brutale aux 30 années d’une vie, ma vie, passée au sein d’un mouvement assez complexe et intimidant, dont le fonctionnement interne m’était partiellement inconnu.

J’ai commencé à apprendre le chinois —le mandarin— en 2003 par le biais de cours du soir proposés par ma congrégation à Vancouver. J’étais une témoin de Jéhovah zélée depuis l’enfance, et je suis devenue prédicatrice à plein temps , après l’obtention de mon diplôme de l’école secondaire. C’est un chemin assez typique pour un jeune témoin. La poursuite d’une carrière était aussi mal vue qu’un état d’esprit matérialiste, toute chose pouvant représenter une distraction du seul centre d’intérêt vraiment important : la prédication.

Quatre jours par semaine, je mettais une jupe toute simple et des chaussures confortables, remplissais ma serviette avec les magazines et autres publications de la Watchtower, marchais jusqu’à la salle du Royaume près de chez moi à Kitsilano. Nous avions un rendez-vous commun afin de nous répartir par voiture en vue de la prédication. Le territoire qui nous était souvent attribué couvrait les quartiers aisés de Vancouver ouest.
Nous frappions aux portes — rue par rue, maison par maison. Certaines personnes étaient polies, d’autres étaient simplement agacées. De temps en temps, quelqu’un me claquait la porte au visage, ou criait. Mais la plupart des gens ne répondait pas. Le travail missionnaire n’était pas le plus facile à Vancouver.

Mon zèle n’en a pas été affecté pour autant. Les trois réunions hebdomadaires nous préparaient à faire face aux refus éventuels. Une des réunions nous apprenait comment surmonter les objections et devenir de meilleurs prédicateurs. Mes seuls amis étaient des témoins. Il était déconseillé, voire interdit, de se lier avec « gens du monde » (non-témoins). Nous étions tous dans le même bateau, et les plus de 70 heures par mois consacrées à la prédication n’étaient pas une mince affaire. Nous avions à l’esprit que de toute façon tous ces gens seraient tués à Armageddon. Il était donc facile de ne pas ressentir les refus et les cris sur un plan trop personnel.

Un jour j’ai entendu parler d’une idée qui germait parmi les témoins de Jéhovah : la prédication effectuée auprès des immigrants chinois. Moi aussi je voulais prêcher à des personnes qui voulaient bien écouter, plutôt qu’à des riches auto-satisfaits comme on en trouve à Vancouver. Les immigrants me semblaient être des personnes prêtes à l’écoute. Je me suis donc inscrite pour les cours de mandarin dispensés gratuitement par l’organisation.

L’apprentissage du chinois était un processus épuisant. J’avais mal aux muscles de la mâchoire après la première leçon. Bien que mes progrès aient été lents, je suis devenue, néanmoins, capable de conduire plusieurs étude de la Bible. Finalement, afin de faciliter mes déplacements en ville, j’ai acheté un break Volvo de 1982, bon marché, et mené à bien des études de la Bible, d’une heure environ, avec des immigrants chinois.

Après une année de cours de chinois, j’ai décidé de quitter mon travail à temps partiel et de partir pour la Chine. Compte tenu de la réaction positive, que je recevais des immigrants chinois au Canada, j’étais très excitée. J’ai fini par comprendre pourquoi Dieu n’était pas encore intervenu et provoqué la guerre d’Armageddon. Il y avait encore plus de 1,3 milliard de personnes à atteindre avant la fin du monde.

Trois fois par semaine, les 110 000 congrégations de témoins de Jéhovah, partout dans le monde, se réunissent pour étudier exactement les mêmes matières préparées par un organisme central basé à Brooklyn. Le thème le plus fréquent des réunions de témoins explique ce qu’il faut faire pour survivre à Armageddon, la fin du monde. Le but ultime de la prédication est de convertir les gens, sauvant ainsi leur vie. Chaque témoin est constamment tenu de partager ses convictions, puisque seuls les Témoins de Jéhovah seront sauvés. En prêchant aux autres on sauve également sa propre vie.

Il est vivement déconseillé aux Témoins de poursuivre des études de niveau universitaire. L’organisation n’est pas le meilleur endroit pour des penseurs critiques, toute forme de dissidence est vite réprimée. Bien que les témoins soient encouragés, en théorie du moins, à examiner leurs propres convictions, le moindre questionnement sérieux hors des sentiers battus et la manifestation d’une certaine non-conformité peut conduire à l’excommunication. Une sérieuse mise à l’écart de la communauté des Témoins.

J’étais bien tentée, parfois, de prendre connaissance de la documentation produite par les « apostats » — soit sous la forme de vidéos, soit la forme d’enregistrements audio— critiquant les Témoins, signalant les incohérences de leur position officielle, de leurs doctrines, d’entendre des débats engagés à propos de questions comme le refus des transfusions sanguines, par exemple. J’étais assez curieuse et j’aurais aimé savoir ce qu’expliquaient ces documents ; Dieu sait combien nous avons été mis en garde contre toute cette littérature. Elle était présentée (comme cette histoire par exemple) comme destructrice et insidieuse son auteur(e) étant aussi mauvais voire pire que le Diable lui-même. Pas question de laisser notre curiosité nous égarer.

Dès l’enfance nous avons été encouragés à préserver notre énergie, nos talents et ressources, pour notre mission principale : la prédication. Il n’a jamais été question pour moi de faire carrière, c’était tout simplement hors de question. Exercer un travail à temps partiel, comme nettoyeur de vitres ou travailler dans un salon de coiffure par exemple, pouvait passer pour un excellent choix de vie, car il laissait la première place à la prédication. Le programme présenté, lors des trois réunions hebdomadaires, à la salle du Royaume ne manquait pas de revenir sur ce choix de vie ; soit par le biais de discours publics, de colloques, de démonstrations ainsi que par l’examen de la Tour de Garde au moyen de questions et réponses, mais aussi dans nos conversations personnelles. Nous n’avions pratiquement aucune relation sociale suivie avec des non-témoins, gens du monde, puisque nous devions éviter leur influence corruptrice. Nous vivions dans notre propre société.

Quand je suis arrivé en Chine j’ai compris que la situation était vraiment différente. Le prosélytisme est illégal. Les assemblées religieuses sont interdites. La prédication ainsi que la tenue des réunions de la congrégation doivent s’effectuer dans la clandestinité. Cela signifie que les quelques témoins de Shanghai ne peuvent se réunir que secrètement et rarement plus d’une fois par semaine. Il n’est bien sûr pas question de prêcher de porte en porte selon la méthode habituelle. Pour moi qui était une témoin à la routine bien rodée, cela ressemblait à une aventure sans précédent.
Quelques semaines après mon arrivée à Shanghai, j’ai reçu un message, au texte énigmatique, d’un homme qui se faisait appeler James (certains d’entre nous utilisions de faux noms ; nous savions que le gouvernement chinois surveille la messagerie électronique). Il a proposé de nous retrouver dans un restaurant local bruyant de l’ancienne concession française. En entrant dans le restaurant j’ai composé son numéro, il m’a fait signe. Nous avons bavardé quelques minutes, puis il est entré dans le vif du sujet. De façon pratique, il m’a expliqué les instructions de la filiale des témoins de Jéhovah quant à l’exécution de mon travail de missionnaire. Je devais trouver un emploi, peut-être enseigner l’anglais, comme couverture. Ensuite, je devais commencer à cultiver des relations avec les gens du monde, chinois et occidentaux. Ces amitiés avaient pour seul but d’amener des personnes à se convertir religieusement, soit devenir des témoins de Jéhovah.

Cela me semblait totalement irréaliste. Jusqu’à ce moment même j’avais appris tout au long de ma vie à me tenir éloigné de ces gens. J’étais celle qui passait son temps à s’excuser pour ne pas déjeuner avec ses collègues. Celle qui n’a jamais embrassé le garçon qui l’aimait au lycée. J’étais la seule qui ne se joignait pas aux activités sportives extrascolaires, qui ne participait pas aux fêtes d’anniversaire, au bal de fin d’année, tout cela par crainte d’être contaminée. Mais bon c’était mes instructions ; c’était sans discussion.

La première fois que j’ai essayé de nouer des relations avec une amie non-témoin, je me trouvais dans une librairie sur Fuzhou Road, à quelques blocs vers le bas de la place du peuple. J’ai regardé autour de moi pour repérer les caméras de sécurité. Malgré la foule nombreuse je dépassais de beaucoup par ma taille, grande jeune femme, la masse d’acheteurs du samedi de taille uniforme.

Ressentant un sentiment proche de la paranoïa, je me dirigeais vers la section des livres en anglais, imaginant que je susciterais moins de méfiance. J’ai ouvert un manuel d’enseignement d’anglais et jeté un regard sur le haut du livre. J’étais nerveuse. J’étais plutôt habituée aux sonnettes et aux petits sermons. De plus, mon chinois était encore assez pauvre. Je ne savais pas comment me débrouiller lors d’une conversation.
Une jeune femme dans la petite trentaine avec des lunettes à monture métallique s’est arrêtée à l’étagère à côté de moi. Elle portait un pull mohair serré et un pantalon en laine écossaise. Sa simplicité m’a encouragé à me lancer pour l’aborder.

« Ni hao », ai-je dit, timidement.

Un grand sourire a éclairé sur son visage. « Vous parlez chinois ! », a-t-elle dit.

« Bu tai hao » (Qui signifie « Pas trop bien. »)

« Waaa, tai hao le ! » (« Wow, c’est incroyable ! »)

Voilà comment j’ai rencontré Jean.

Jean m’a invitée pour le dîner le lendemain. Elle avait écrit des instructions détaillées pour rejoindre son appartement par le métro. Prendre la ligne 3 jusqu’à la Station Caoxi. Tourner à l’extrême droite après l’enseigne IKEA, vous y êtes presque.

J’ai gravi l’escalier menant à son appartement et passé devant la cuisine commune, située en bout de couloir en plein-air, dans laquelle des résidents préparaient leurs repas. J’étais devant la porte de Jean et j’ai frappé.

« Ni hao », a dit Jean avec enthousiasme, ouvrez la grille métallique.

Deux lits formaient un L dans la pièce. Sa colocataire se tenait cérémonieusement sur le lit recouvert d’un couvre-lit rose et froissé. Entre les lits il y avait une table sur laquelle on avait déposé de la nourriture. Quatre plats : des légumes verts sautés, du soja au poivrons, de la viande en sauce, du tofu frit et du riz dans une cocote.

« Huanying. Qing jin ! » (« Bienvenue. Entrez ! ») La colocataire de Jean a souri, ses yeux se sont plissés.

Jean a rincé les baguettes et les bols dans l’évier à côté de la salle de bain et les a déposé encore humides sur la table.

« J’espère que vous aimerez. J’espère que cela ne sera pas trop mauvais. »

Jean a ouvert le couvercle du cuiseur à riz numérique et a versé du riz dans chacun de nos bols.

« Chi fan ! » ("Mangez ! »)

Elle a déplacé les plats, puis repris ses baguettes et déposé un morceau de viande sur mon riz, et enfin des légumes verts. Elle m’a invitée à manger. Je voulais l’attendre pour commencer, mais elle a insisté. La colocataire m’observait prenant une bouchée.

« Hao chi ! » ai-je dit avec enthousiasme. J’essayais de compenser par le ton de la voix ce qui me manquait en vocabulaire.

Jean mis la main sur sa bouche et se mit à rire, répéta avec insistance en hochant la tête, « Bu hao chi ! » (« C’est pas terrible ! »)

« Non ! C’est délicieux », ai-je répondu. C’était vraiment une bonne cuisinière.

Nous avons bavardé moitié en chinois, moitié en anglais, tout en mangeant. Jean s’exprimait bien mieux en anglais que moi-même en chinois ; sa colocataire l’enviait. Elle a étudié avec sérieux et avec le temps est devenue le seul enfant dans son village du Nord du Jiangsu à parler anglais. Un cousin plus âgé lui apportait des livres quand il revenait de d’un voyage d’affaires à Tianjin. Il y a deux ans que Jean a déménagé à Shanghai pour le travail. Elle a trouvé un emploi comme réceptionniste dans une société immobilière, mais son rêve c’était de devenir professeur de chinois. Chaque mois, elle envoyait une partie de son salaire à ses parents. En dépit de la politique de l’enfant unique, ses parents ont eu six enfants (cinq filles et un garçon) en trompant les autorités. Une des filles a été adoptée ; le reste de la famille s’est installé sur un domaine afin d’éviter des amendes ou la stérilisation. Ils se sont arrêtés après avoir eu un garçon.
Jean a expliqué qu’elle aimait son travail, parce que le patron était anglais, et elle avait parfois le courage de parler avec lui en anglais. Elle a raconté des histoires de leurs conversations banales à propos de repas ou de coupes de cheveux avec délectation. Elle gagnait 1 800 renminbi par mois, soit environ 280 $.

Frère James m’avait recommandé qu’avant de parler de la Bible avec l’une de mes nouvelles relations, de tenter de découvrir si cette personne ou sa famille était affiliée au parti communiste. Toute personne membre du parti constituait un danger potentiel, et le contact devait être arrêté immédiatement ; un membre du parti peut toujours se retourner par loyauté vers le régime. En revanche, il m’a été dit également que certaines personnes sont devenues membres du parti simplement pour se qualifier pour certains emplois, ce qui signifie qu’elles n’étaient communistes que de nom et donc qu’il n’était pas aussi risqué d’être ami avec de telles personnes. J’ai essayé de diriger à nouveau la conversation sur la famille de Jean.

« Eh … que fait ton père actuellement dans le Jiangsu ? »

« Il est agriculteur. »

Cela semblait sans danger. Je me demandais s’il y avait des agriculteurs communistes ? Après tout, ne devaient-ils pas donner un pourcentage de leurs récoltes à l’État ? J’essayais de penser aux films chinois que j’avais vu, ma seule référence.

« Et ta mère ? »

« Elle surveille les enfants avec l’aide de ma grand-mère. Parfois elle participe aux travaux de la ferme ou fait de l’artisanat qu’elle vend plus tard. » Bien sûr avec ses six enfants elle ne doit pas avoir trop de temps pour s’occuper du parti communiste.

« Et tes frères et sœurs, aucun d’entre eux ne travaillent ? »

« Ma sœur cadette va encore à l’école, ma sœur aînée a un bébé. Quant à mon frère il est dans l’armée. »

L’armée ! Pourquoi James n’a-t-il rien dit à propos de l’armée ? En moi résonne comme une alarme. Si l’on est dans l’armée, on doit être communiste.

« Mais il a écrit mes parents depuis son camp militaire, qu’il veut devenir une star de la pop-musique. Ils sont très en colère. Mais il m’en avait parlé longtemps, j’ai économisé de l’argent et lui ai envoyé une guitare pour son anniversaire. Voici une photo de lui en train de jouer. » Elle a ouvert son portable. Sa posture d’adolescent paresseux me rassure quelque peu quant à son niveau de dévotion au Président.

Nous avons fini de manger, et Jean a refusé mon aide pour débarrasser les plats. « Reste assise, reste assise », elle me retient par le bras. Lorsqu’elle a terminé de déposer la vaisselle dans l’évier, elle a mentionné qu’il y avait une surprise. Dessert et café, dit-elle, rayonnant. Les deux semblaient déjà une rareté en Chine.

« Chez IKEA. » Ses yeux brillent. « Tu connais, tu peux prendre autant de café que tu veux, gratuitement ? Nous les Chinois ne comprenons pas cela, nous pensons qu’ils sont totalement fous. »

Nous avons mis nos vestes et avons dévalé les cinq volées d’escaliers. Il commençait à faire un peu froid car nous étions déjà en octobre. Alors que l’on approchait du bloc jaune et bleu, ma nouvelle amie a manifesté une excitation incroyable. Avec le temps, les mois passés à Shanghai s’ajoutant les uns aux autres devinrent des années, j’ai commencé à sentir un semblable émerveillement devant le café proposé gratuitement.

La cafétéria offre certains éléments de la cuisine chinoise, mais est identique aux autres cafeterias IKEA dans le monde, bon marché et lumineux. J’aurais pu être à Vancouver, si ce n’est le mouvement chaotique des files d’attente et les convives installés aux tables avec du riz apporté de la maison. Beaucoup de clients sont des résidents qui vivent dans les ruelles délabrées derrière le bâtiment jaune. Les locaux l’utilisent au mieux, profitant de l’air conditionné gratuit, faisant d’IKEA, la salle de séjour, qu’ils n’ont jamais eue.

J’ai choisi un mini cheesecake avec une groseille à maquereau ; Jean a pris un pouding au chocolat. J’ai payé, en dépit de ses vives protestations, puis nous nous sommes approchées du distributeur de café avec nos tasses. Les gens prenaient de la crème en poudre et des paquets de sucre les emportant chez eux. Une dame plus âgée m’a disputé parce que je ne participais pas au pillage. « C’est gratuit », a-t-elle, en rouspétant contre moi.

Nous avons trouvé une petite table libre près de la fenêtre. Les personnes autour de nous ne nous ont pas prêté attention, elles étaient occupées par leurs affaires, sur leur table les assiettes et les plats vides étaient empilés. Des dames âgées gardaient des petits enfants. Deux enfants se dirigeaient vers la salle de jeux transformée en fausse chambre d’enfants. Jean et moi-même avons bavardé pendant un long moment. Nous avons repris deux fois du café. Puis nous avons convenu de nous revoir le week-end prochain pour une balade à vélo. Jean désirait me montrer un restaurant du Hunan.

Ainsi très tranquillement —sans avoir l’air d’y toucher— je commençais à m’infiltrer dans un nouvel univers.

J’ai commencé à suivre des cours en mandarin quotidiennement avec des personnes venues du monde entier, bien entendu personne ne savait quoique ce soit sur mon appartenance religieuse. Mon professeur était ravi de mes progrès, me comparant souvent aux autres élèves, à la manière chinoise, sans trop de tact : « Vous parlerez couramment dans deux ans. Vous » — dit-il en pointant du doigt l’étudiante assise à côté de moi —« Non », a-t-elle dit en secouant la tête. A la fin du cours je restais et discutais avec mes camarades qui apprenaient, eux, le chinois pour des motifs divers. Certains sont venus en Chine pour faire la fête, d’autres pour rencontrer des filles chinoises et passer du bon temps avec elles et certains attirés par l’argent facile que l’on peut gagner en Chine. Pour ma part je suis restée très vague quant aux raisons qui m’ont poussée à apprendre le chinois. James avait martelé de façon presque nerveuse qu’il ne fallait rien révéler. Étant entrainée à obéir, j’ai invariablement répété la même histoire, celle d’une professeure d’anglais manifestant un profond intérêt pour le peuple chinois.

Mes sentiments étaient partagés alors que je passais du temps avec ces gens du monde, il m’était difficile de ne pas penser que je faisais quelque chose de mal. Ils juraient, fumaient et certains buvaient plus que de raison. Ils faisaient souvent référence à des choses qui m’étaient inconnues. Je ne comprenais pas leurs insinuations, et je n’avais pas lu leurs livres ou vu leurs films. Mais je me suis mise rapidement au courant. J’ai appris à donner le change ; je ne voulais pas perdre ma couverture, de plus c’était intéressant d’en apprendre davantage sur leur vie. Je suivais les instructions le mieux possible sans discuter et j’en oubliais le sentiment de culpabilité.

En plus des nouveaux camarades rencontrés à l’école, j’ai prévu de passer du temps pour tenter de parler avec des Chinois. Je m’asseyais dans les restaurants, flânais dans le parc de Huaihai, lisais des livres dans les squares, ou sautais dans le métro et les bus, me liant d’amitié avec toute personne ayant du temps ou acceptant de faire la conversation afin de perfectionner mon chinois maladroit. J’ai prié Dieu lui demandant son aide, en fait connaissant déjà une Chinoise j’ai trouvé facilement des gens s’intéressant aux étrangers.

Jean est devenu ma première étudiante de la Bible. J’ai abordé le sujet après notre week-end en vélo. J’avais commencé par collecter quelques renseignements en début de journée. Aussi lorsque nous nous sommes assises devant un plat de bœuf bouilli et un autre contenant du poisson à la vapeur, je commençais mentalement à me remémorer quelques approches pour lancer la conversation, selon les techniques bien rodées des témoins de Jéhovah.

« Jean, lorsque tu as parlé du décès de ta grand-mère il m’est revenu à l’esprit ce que j’ai ressenti lorsque mon père est mort. J’ai comprends parfaitement ce que tu ressens. »

Jean s’apprêtait à répondre, mais j’avais déjà en tête ma phrase suivante.

« Je sais que cela peut te paraître étrange, mais sais-tu que tu pourras la revoir un jour ? »

Jean, bénie soit son âme, a poliment levé ses sourcils. « Vraiment ? »

« Oui. Quand je me sens triste à propos de mon père, je lis avec plaisir ce que dit la Bible quant à la condition des morts. As-tu déjà lu la Bible ? »

« Non, et pourtant elle m’intéresse ! J’aime tellement Noël. La première amie étrangère que j’ai eue était chrétienne, et elle était si gentille avec moi. Elle est même venue, une fois, rendre visite à ma famille. Mais après elle a quitté la Chine, et je ne l’ai plus jamais revue. »

« Eh bien, c’est incroyable, je ne savais pas que nous avions cela en commun. La prochaine fois, si tu le souhaites, je pourrais t’apporter un livre et une Bible. Tu trouveras certainement du réconfort en la lisant. »

Jean a accepté avec enthousiasme. J’étais contente d’avoir fait ce qu’on attendait de moi et fière également d’avoir trouvé mon premier étudiant de la Bible en Chine. J’aurais voulu envoyer un courriel chez moi, mais je savais qu’il était interdit de parler de notre travail ici, en Chine. J’ai alors réalisé que je conduisais Jean dans une voie délicate ; elle serait obligée de mener une vie en partie clandestine, étant considérée comme une criminelle potentielle et ennemie de l’État. Elle devrait réduire ses liens familiaux, se séparer de ses amis, ne se marierait certainement pas, n’aurait pas d’enfants—ne pouvant se marier en dehors du groupe, de plus il y très peu de témoins en Chine continentale. Il me semblait que ce serait, pour Jean, un prix supportable à payer pour connaître la vérité. Si j’arrivais à la convertir elle pourrait survivre à Armageddon.

Je devais être toujours prudente. Je n’allais pas lui dire d’où je venais. Nous avons pris l’habitude d’étudier dans les parcs publics, cependant un jour pluvieux j’ai aperçu 2 hommes en costume polyester nous prenant en photo. Nous nous sommes séparées, par sécurité j’ai pris le métro partant dans une direction opposée à mon domicile. Après cet épisode nous nous sommes retrouvées dans des cafés occidentaux, en changeant chaque semaine de lieu. J’ai emballé les publications de la Watchtower avec des papiers cadeaux afin qu’elles passent plus discrètement.

Jean aimait la culture occidentale. De retour à Jiangsu elle a repris des cours d’anglais attisée par son désir d’en apprendre le plus possible sur le monde extérieur. J’étais son aide la plus précieuse, il en était de même pour elle à mon égard. L’étude se déroulait à moitié en chinois et à moitié en anglais, pour les passants nous donnions l’impression de nous apporter un support linguistique mutuel. Jean s’enthousiasmait pour tout ce que je lui apprenais. Elle a appris les mots anglais Dieu, Jésus, Armageddon. Et très accessoirement elle a développé un goût marqué pour le cappuccino.
Ainsi je parcourais les rues de Shanghai, mon sac à dos rempli de livres, traversant Shanghai en tous sens pour conduire les études bibliques de mes intéressés chinois. Mon chinois s’est amélioré, j’ai commencé à remarquer que les Chinois habitant en Chine continentale réagissaient très différemment à mon message, que les immigrants à Vancouver. Les enseignements de la Bible étaient incompréhensibles pour leur esprit. La création ? Dieu ? La vie éternelle ? Ne pas aller suivre le cursus universitaire ? Ne pas s’intéresser à l’argent ? Ils riaient parfois surtout à propos de l’abandon du matérialisme. Mais aucun d’eux ne voulait arrêter d’étudier en ma compagnie. Ils commencèrent à m’inviter pour dîners dans les restaurants géants avec leurs familles, plaçaient les meilleurs morceaux de viande dans mon bol.

Jean et moi avons continué de nous rencontrer semaine après semaine. Nous sommes devenues de grandes amies ; elle a commencé à me donner des leçons particulières de chinois, et à terme je l’ai aidé à trouver un poste d’enseignant dans l’une des écoles de langue pour les étrangers. Elle a été un professeur talentueux. Je me suis dit plusieurs fois : quel bon prédicateur elle fera, quand elle sera prête.

Je me suis rendue compte —connaissant mieux Jean— maintenant qu’elle se sentait en totale confiance et à l’aise avec moi, que depuis notre premier diner à Hunan elle se serait satisfaite largement de notre amitié avec ou sans résurrection. C’était le cas pour tous mes étudiants de la Bible. La plupart des Chinois du continent ont de la peine à se référer à des notions occidentales comme la résurrection, la création, le paradis. Je comprends maintenant qu’à Vancouver, je n’étais qu’un simple professeur d’anglais, se déplaçant en Volvo, offrant la possibilité de pratiquer l’anglais à des immigrants heureux et perplexes tout à la fois. En Chine, il n’y n’avait aucun mot affecté, maintenant je comprenais les mots. Je voulais sauver des personnes parmi un peu plus de 1,3 milliard de personnes qui concevaient la vie de manière complètement différente de mon approche. 
Les concepts que j’ai essayé de leur transmettre, aussi étranges qu’ils aient pu leur paraître, ne les ont pas rebutés à cause du désir qu’ils avaient de se faire un ami occidental.

Tôt ou tard, durant nos études, mes élèves voulaient jeter un œil dans le livre au chapitre traitant d’Armageddon—particulièrement sur la double page centrale montrant le feu descendant du ciel, la terre tremblant provoquant la mort de nombreuses personnes tombant dans des failles béantes apparues dans le sol. Loin de chez moi et dans un contexte complètement étranger j’ai pris, pour la première fois, conscience de ce que j’enseignais : « Parce que tu es né ici dans cet immense pays et que pour ma part je suis née dans mon monde, Dieu va te tuer, toi et ta famille et tes amis alors qu’il m’épargnera. Étant rattaché à une autre éducation, provenant d’une culture différente, donc parce que tu as une autre conception de la vie, de la spiritualité, de la bonté, tu ressens les choses différemment tu vas mourir alors que moi je vivrai. Tout cela, parce que l’on me l’avait enseigné semaine après semaine depuis que j’avais 5 ans, a un sens à mes yeux. Et tu n’étais pas là ». (Le livre est resté ouvert à la page central représentant Armageddon.)

J’ai ressenti une profonde gêne.

Alors que je me trouvais dans l’un des pays les plus autoritaires et restrictifs qui soient, j’ai exercé pour la première fois de ma vie la liberté de penser. Je ne passais plus en courant de mon emploi à temps partiel aux rendez-vous de prédication, aux études de la Bible, aux réunions ainsi qu’aux assemblées tenues dans l’année. Je ne passais plus mon temps à faire du porte à porte. Je n’assistais plus aux réunions hebdomadaires à la salle du Royaume, levant la main pour donner une réponse, un commentaire tiré d’une publication de la Watchtower. Je n’utilisais plus le peu de temps libre me restant en dehors des réunions, pour préparer mes commentaires pour une prochaine réunion.

Une année passa. Je ne pouvais pas lire les publications de la Watchtower sans avoir un froissement de sourcils tout me tournant vers l’internet chinois et sa censure pour essayer de trouver des points de vue différents. J’ai trouvé cela très dur et il me devenait toujours plus difficile de croire que cette religion était la seule vraie religion, la seule façon de trouver le bonheur. Je savais que je risquais d’être tuée à Armageddon pour avoir de telles pensées, et serais avant toute chose chassée de la congrégation et bannie par mes amis et ma famille. Tout pécheur peut être excommunié : pour avoir eu des relations sexuelles avant le mariage, avoir commis l’adultère, pratiquer l’homosexualité, être un alcoolique, s’adonner au tabagisme, à la drogue… la liste des péchés cités ici n’est pas exhaustive. J’en connaissais les conséquences, parce que j’avais été excommuniée quelques années auparavant avant d’avoir des relations sexuelles avec un ami témoin et avoir dû avouer les détails de notre relation à un collège de trois anciens âgés. Personne ne nous a forcés à nous confesser, mais en cachant notre péché nous aurions mené une double vie qui nous conduisait à la mort à Armageddon, Dieu voyant tout. Les trois anciens qui m’ont convoquée pour traiter de mon cas n’ayant pas été témoins oculaires de notre relation, ils ont posé par conséquent de nombreuses questions à propos de ma relation sexuelle pendant laquelle j’avais perdu ma virginité.

« Combien de fois avez-vous eu des relations sexuelles ? »

« Y a-t-il eu des caresses très engagées ? »

« Après combien de temps êtes-vous passé à l’acte ? »

« Le garçon a-t-il éjaculé ? »

« Avez-vous utilisé un moyen de contraception ? »

« Qui a acheté ce moyen ? »

« Est-ce bien tout — hum — avez-vous eu des relations orales ? »

Mon copain et moi avons été excommuniés. Si nous voulions participer aux réunions, ce qui était nécessaire pour être réintégré, il fallait s’asseoir dans la rangée du fond et quitter immédiatement à la fin du programme.

Personne n’était autorisé à nous parler.

Mon père est décédé cette année-là. Je suis allé à ses funérailles à la salle du Royaume. Je me suis assise à la rangée du fond. Personne ne m’a parlé.
Le jour où les anciens m’ont rencontrée au Starbucks Coffee, j’ai hésité entre retourner à la situation réconfortante de savoir que j’ai raison quand tous les autres ont tort et le sentiment de n’être plus la même personne.
Frères Richard et Steven ont attendu patiemment ma réponse.

« Je n’avais pas beaucoup vu Jean ces derniers temps, et je savais qu’elle serait confuse quant aux raisons m’ayant poussée à arrêter d’étudier avec elle. Je lui ai dit que j’avais fait quelques recherches et trouvé que j’avais tort sur certaines choses. »

Les anciens ont pris leurs stylos et a commencé à prendre des notes.

« Je lui ai dit de se poser des questions sur ce que je lui avais appris. Que je pensais alors que c’était la vérité et n’avais jamais voulu l’induire en erreur, mais maintenant il y avait des choses qui ne représentaient plus à mes yeux ce qu’elles étaient censées représenter auparavant. »

Frère Steven s’est levé lorsque je me suis interrompue et m’a remerciée pour de ma franchise. « Merci d’être si sincère. »

« Et finalement, je lui ai dit que je l’aimais (Jean) et voulait continuer à être son amie, si elle était prête. »

Je n’ai pas été beaucoup plus loin. Je n’ai pas dit aux anciens que j’avais lu des livres écrits par un ancien membre du Collège central remettant en cause—après un examen sérieux— l’organisation, ce qui lui a valu l’excommunication de l’organisation. Je ne leur ai pas mentionné non plus les histoires parlant de la maltraitances d’enfants occultées par la société Watchtower, ni rapporté les décès de personnes ayant refusé une transfusion sanguine à cause de l’interprétation discutable d’une loi ancienne. Je ne leur pas parlé d’un frère de ma congrégation à Vancouver, excommunié pour homosexualité, qui s’est pendu dans les forêts de l’UBC. Je n’ai pas dit que je pourrais vérifier presque chaque point comme étant ceux d’une liste de « caractéristiques d’une secte ». Je n’ai pas dit que nous étions élitistes, et que nous avons divisé le monde en 2 parties « nous » et « eux ». Et enfin je n’ai pas dit que j’avais la sensation d’être un vendeur faisant du porte à porte, vendant une illusion parlant d’amour, nous trompant nous-même.

Assise en silence à leur côté je n’ai pas dit ce que je savais. Mais j’ai pu voir dans leurs yeux qu’ils savaient ce que à quoi je faisais allusion à, tout le moins Steven. Mais ils avaient leurs raisons pour rester témoins, j’avais commis le péché le plus grave et le plus impardonnable de tous, le péché que Dieu ne pardonne pas. Il n’y a pas de retour en cas d’apostasie.
Ils m’ont demandé à se consulter seuls un instant. Je suis allée aux toilettes. J’ai lavé mes mains. Tout ce qui importait disparaissait au loin : mes amis, ma famille, mes souvenirs, un but, le sens de la vie, l’avenir. Et j’avais fait le choix.

Au moment de quitter ce rendez-vous avec mes nouvelles instructions — me taire et rester à l’écart — une citation d’un des livres d’apostats que j’avais lu me revint à l’esprit. C’était une citation de J.F. Kennedy :
Le grand ennemi de la vérité n’est pas souvent le mensonge — délibéré, tiré par les cheveux et malhonnête, mais plutôt le mythe, persistant, persuasif et irréaliste. La croyance en un mythe permet le confort de l’opinion sans l’inconfort de la pensée.

Maintenant, je suis assez mondaine, je suppose. J’habite à New York. J’ai fais carrière. J’ai des relations sexuelles avec mon copain. J’ai de nouveaux amis, et je vais au Collège le soir. Parfois, après une longue journée, je vais courir à Battery Park, et il est difficile pour moi de ne pas remarquer le symbole rouge clignotant de la Watchtower du haut d’un bâtiment de son quartier général à Brooklyn situé de l’autre côté du fleuve. Parfois le matin en sortant du métro à Grand Central, j’aperçois les sœurs pareil à des zombies plongées dans une paix intérieure brandissant chacune un périodique avec une photo du paradis sur la page de couverture. Je me rappelle combien il était agréable de croire à ce mythe. Maintenant parfois j’ai des pensées inconfortables, mais au moins ce sont les miennes.

Amber Scorah est née à Vancouver, au Canada. Elle a passé six ans à Taipei et à Shanghai. Elle était la créatrice et animatrice du podcast hebdomadaire populaire Dear Amber : The Insider’s Guide to Everything China, about Life as a Foreigner in Mainland China. Amber vit et écrit à New York et parle couramment le chinois mandarin.

Traduit en français avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur.
Février Mars 2013 Xavier JP

Commentaires

Prenons un peu de recul voulez-vous. L’histoire racontée par Amber ressemble à celles que pourraient nous raconter de nombreux témoins jeunes ou moins jeunes, hommes ou femmes. Née dans un foyer témoin de Jéhovah, Amber entend depuis sa plus tendre enfance des récits parlant de la destruction de la société humaine opposée à Dieu ainsi que l’instauration d’un paradis terrestre dans lequel ni la maladie, ni la mort n’existeront. Bien sûr ce message n’a pas le même effet sur tous les enfants de témoins. Cependant, la plupart de ces derniers sont marqués par ce qu’ils entendent à la salle du Royaume ou lorsqu’ils étudient avec leurs parents dans le cadre de l’étude familial. Certains désirant sauver le plus de personnes possible décident, à l’image d’Amber, de se lancer dans le service de la prédication de façon totale et cette activité devient à leurs yeux la plus importante qui soit.

Bien que la personnalité de chacun puisse un jouer un rôle non négligeable il convient de noter deux éléments importants intervenants dans le témoignage que vous venez de lire :

— la dynamique de groupe amène souvent des personnes sans trop de charisme, ni trop coincées à se comporter de façon très souvent extravertie ; cette dynamique de groupe n’est pas l’apanage exclusif des Témoins de Jéhovah. Il n’y a qu’à se rappeler la réaction quasi mystique de la foule sur la place St Marc lors de la présentation du nouveau Pape. Des partisans d’une équipe sportive peuvent avoir un comportement qu’ils n’auraient pas s’ils étaient isolés.

— La rencontre d’une culture différente de la nôtre peut déboucher sur des malentendus quasi insurmontables. L’étranger ne comprend pas l’idée cachée derrière une expression qui est parfaitement courante dans notre région. Il peut ne pas comprendre la raison de croire en telle ou telle doctrine.

Amber a rencontré les deux réalités lorsqu’elle découvert la signification exacte de ses convictions dans un contexte étranger à son quotidien passé à Vancouver. Sur le sol chinois loin des réunions hebdomadaires, sans la lecture des périodiques elle a eu le temps de penser par elle-même pour la première fois. Avant son déplacement en Chine elle pensait bien sûr, mais ses pensées étaient préformatées ; elle pouvait s’aventurer à se poser des questions. Elle trouvait les réponses ensuite dans les publications de l’organisation ne contenant qu’un seul type de réponse : celui que veulent bien lui donner les responsables des Témoins de Jéhovah. Si elle était tentée de lire éventuellement un écrit publié par un apostat elle se rappelait les consignes de mise en garde : éviter ce genre de lectures diaboliques. Inutile de perdre son temps à lire aussi les écrits des autres (fausses) religions. Les périodiques de l’organisation rendent compte régulièrement des croyances particulières de ces cultes différents.

Combien de Témoins jeunes et moins jeunes se sont-ils trouvés dans une telle situation ? Beaucoup sont habitués au train-train habituel, assistance aux réunions, prédication ainsi que lecture des périodiques le tout formant la trame de leur vie spirituelle.

Chacun est libre de mener sa vie selon ses décisions. Cependant, il peut s’avérer important de se poser des questions sur la vie que nous menons depuis peu ou depuis des dizaines d’années. Les témoins sont encouragés à faire raisonner les personnes rencontrées sur le message encourageant contenu dans la Bible et sur la religion qu’elles pratiquent actuellement. Pourquoi pas ? Mais ont-ils, les Témoins, le même zèle à examiner leur propre religion ? Se posent-ils des questions sur les spécificités de leur pratique religieuse ? Lorsqu’un Témoin constate des problèmes, des manquements des responsables de son mouvement, les anciens se font un plaisir de lui indiquer que tout est normal puisque les responsables, comme lui-même, ne sont pas parfaits. L’essentiel étant de laisser l’esprit de Dieu œuvrer et corriger quand cela est nécessaire. Mais n’en est-il pas de même des autres religions ?

La réaction des anciens de Shanghai, rencontrés par Amber, n’est pas différente de celle de n’importe quel collège d’anciens lorsqu’il se trouve confronté à une personne soulevant des questions qui deviennent gênantes. Soit cette dernière est prête à accepter les réponses des anciens et à modifier son attitude, soit elle risque l’excommunication qui est l’équivalent du bannissement pratiqué par l’église catholique au moyen âge, mis à part la mort physique. Le coupable se voit coupé de tous ses amis, éloigné de sa famille et perd en un instant la plupart de ses repères.

Quel gâchis n’est-ce pas ? Avoir perdu une personne, comme Amber, qui avait tant d’amour pour les autres et prête à sacrifier une partie de sa vie pour aider autrui à trouver Dieu n’est-ce pas un échec ? Oh bien sûr l’honneur est sauf, la contestation ne passera pas. Nous assistons tous les jours à des réactions de frilosité de la part d’Églises bien plus importantes que le mouvement des Témoins de Jéhovah. Le Vatican est habitué à faire la une des journaux et pas seulement au moment de l’élection d’un nouveau Pape, mais au sein de cette religion la critique peut s’élever sans risque majeur pour celui qui la soulève. Sans doute sera-t-il mis de côté mais il ne sera pas rejeté mis à l’index comme un pestiféré. Comment Jésus réagissait-il face aux critiques ? La défense de l’institution est-elle l’ultime combat à mener ? Je vous laisse le soin de répondre.

Xavier JP février mars 2013

Pionnière prise au doute

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